![]() ![]() ![]() La rue Montorgueil fut occupée par le parc à huîtres de Parls du XVIII siècle à la veille de la guerre de 1870. Les différents traiteurs de cette rue avaient leurs fournisseurs attitrés, lesquels les livraient directement depuis les ports de Normandie. En 1846 (année de l'ouverture de « notre » Rocher de Cancale, deuxième du nom), au milieu d'une crise politique et économique qui allait aboutir à la révolution de 1848, la consommation s'élevait a Paris a six millions de douzaines d'huîtres. La capitale comptait alors un million d'habitants. Si on fait abstraction des enfants et des miséreux, cela représentait au moins vingt-cinq douzaines d'huîtres par consommateur potentiel. Les huîtres ne figuraient pas dans les menus. Elles étaient une sorte d'amuse-gueule : on en mangeait quelque douzaine pour se mettre en appétit. Notre Rocher de Cancale se trouve au numéro 78 de la rue Montorgueil. Juste en face, un célèbre restaurant du même nom avait fermé ses portes en 1845 du fait de la crise économique. ll se situait au 59-61 de la même rue, à l'angle de la rue Mandar, occupé aujourd'hui par la teinturerie Au Beau Noir. Pécune, d'abord marchand de vin rue Notre-Dame-de-Nazareth, installa en 1846 le second Rocher de Cancale au 78, rue Montorgueil, à l'angle de l'ancienne rue Beaurepaire (actuelle rue Greneta). Il profita de la proximité de l'ancien Rocher de Cancale pour usurper son titre. Il en reprit l'enseigne (peut-être sans droit) mais ne put, malgré quelques aménagements dans la décoration, en récupérer la totalité de la clientèle. Il est probable, neanmoins, que la société gastronomique du Caveau, telle que reconstituée par Désaugiers et Béranger, et qui siégeait régulièrement à l'ancien Rocher de Cancale, tenta d'y reprendre ses activités. Mais ce n'était plus le restaurant « trois étoiles » dans les cuisines duquel avaient officié les Balaine, Borel et autres Véry - ces héritiers de la grande tradition culinaire née au XVllle siècle dans ce véritable conservatoire de la gastronomie française qu'auront été les cuisines du prince de Condé. Il est difficile de distinguer les origines de ces deux restaurants. Il est plus difficile encore de savoir quels furent les grands du Tout-Paris littéraire et artistique de l'époque qui fréquentèrent l'un plutôt que l'autre. Stendhal et Balzac dînèrent au premier. Il est vraisemblable que, tels Eugène Sue ou les Goncourt, l'auteur de La Comédie Humaine, mort en 1850, se rendit au second. L'immeuble du 78, rue Montorgueil date du XVIIIe siècle; Il figure déjà sur le plan Turgot (1734-1737). Cet immeuble reçut vers 1846 un placage de bois et plâtre sur les deux premiers niveaux, agrémenté d'un décor néo-Renaissance, qui en fait aujourd'hui tout le charme. Cet ensemble très évocateur du vieux Paris s'inscrit parfaitement dans la perspective de la rue Montorgueil, artère principale du quartier semi-piétonnier Saint-Denis-Montorgueil. Au premier niveau, au coin de la rue Greneta, fut sculptée la meilleure enseigne qui put etre pour un tel restaurant: un rocher ou s'agrippent moules et huîtres. Mais l'essentiel n'est pas là. Le premier étage de notre Rocher de Cancale possède encore des peintures (peintures à l'huile sur plâtre) qui, aujourd'hui, peuvent etre données avec certitude à Gavarni. Une composition heureuse, une palette subtile, un dessin très sûr: tout plaide en faveur d'une attribution à un grand artiste. Notre étude sur le second Rocher de Cancale et les recherches d'une jeune Américaine démontrent clairement que ces peintures sont de Gavarni - le seul décor, sans doute, réalisé par ce dessinateur et lithographe (1804-1866). Dans son Journal, Edmond de Goncourt note le 27 novembre 1895 : " Visite de M. Pécune, qui a succédé à son père au Rocher de Cancale et qui m'apprend que Gavarni - ce que ne m'avait jamais dit Gavarni et ne savait pas son fils - a peint en 1837, [...] sur le plâtre des murs, des scènes carnavalesques, - peintures qu'il a mis quelques mois à exécuter, pendant lesquels il avait, tous les matins, un ami à déjeuner, ce qui faisait, quand il les a terminées, qu'il devait cinq cents francs, qu'il a oublié de payer."
Grace à l'hypocrisie charmante de sa pensée et à la puissante tactique des demi-mots, il ose tout. [...]. Gavarni a créé la Lorette. [...], il a beaucoup agi sur les mœurs. Paul de Kock a créé la Grisette, et Gavarni la Lorette. [...]. La véritable gloire et la vraie mission de Gavarni et de Daumier ont été de compléter Balzac, qui d'ailleurs le savait bien, et les estimait comme des auxiliaires et des commentateurs. " La monographie des Goncourt (1873) signale que Gavarni fut également peintre. Certaines de ses toiles se rencontrent dans des musées français : musée Carnavalet, musées des Beaux-Arts de Dijon, Besançon, Dunkerque, ou dans des collections privées comme chez J. Fischer et C. Klener, galerie sise rue de Verneuil à Paris, possesseurs du Violoncelliste, proche des panneaux peints du Rocher de Cancale. Au premier étage du nouveau Rocher de Cancale se trouve, coté rue Montorgueil, la salle du restaurant , vestige des salons du restaurant. L'état ancien nous en est connu par un ensemble de photographies de la fln du XlXe siècle et du début du XXe. Les murs des deux salons étaient tapissés de panneaux peints et de boiseries ; ces dernières furent arrachées dans les années 1970. Quatre panneaux de Gavarni subsistent, un cinquième vient d'être mis au jour par l'actuel propriétaire, d'autres doivent exister encore sous le badigeon de plâtre. Ces panneaux, octogonaux, sont à sujets " carnavalesques " (Le Dîneur, Le Gourmet...), d'une verve égale à celle des productions du dessinateur persiflant les mœurs de la bourgeoisie. Chacun de ces panneaux offre une composition semblable. A noter, en haut et en bas, les très belles natures mortes (aux fruits, aux gibiers), motifs chers a l'illustrateur de la Physiologie de la femme d'Étienne de Neufville (1842).
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